Adoption des nouvelles dispositions du règlement de l'enseignement primaire :
L’incohérence institutionnalisée
Avec l’arrivée du nouveau règlement de l’enseignement primaire, nous constatons que les Genevois feront les frais d’une politique de l’éducation personnalisée par le chef du Département de l’instruction publique qui s’est laissé convaincre par les arguments de l’Association Refaire L’Ecole (ARLE). En effet, en assurant aux citoyens qu’il voulait respecter non seulement la lettre, mais également l’esprit de l’initiative 121, pour le maintien des notes, Charles Beer s’est permis d’y ajouter sa touche personnelle en annonçant le retour des moyennes trimestrielles et annuelles, ce qui n’était nullement spécifié dans le texte soumis aux votations.
Nous savions que l’initiative d’ARLE cachait d’autres ambitions. Nous nous y étions opposés parce que nous pensions qu’elle pourrait entraîner un grave renforcement d’une école injuste. Nous constatons aujourd’hui que le Conseil d’Etat est engagé dans cette dérive. Nous sommes stupéfaits de constater qu’un groupe de pression a réussi à imposer, après la votation, ses propres idées à un Conseil d’Etat se laissant ainsi amener à déformer la volonté populaire, tout en faisant croire qu’il la respecte !
Nous tenons à dire notre déception face à cet état de fait. À souligner que le silence de nombreux professionnels de l’enseignement primaire qui entoure l’annonce de ce règlement est d’abord le signe d’un devoir de réserve, mais qu’il cache également, une sourde et juste colère chez tous ceux qui depuis des années luttent contre l’échec scolaire à Genève.
Un règlement inapplicable
Le texte apparemment approuvé par les milieux politiques, se veut clair et concis. Il n’en sera pas moins impossible à appliquer sans problème. Ainsi, comment vont réagir les enseignants face aux élèves qui ne passeront pas sans condition si leur moyenne pour chaque discipline n’est pas égale ou supérieure à 4 ? Le règlement stipule qu’ils pourront les faire passer «par tolérance», mais que si l’élève n’a pas obtenu 3 de moyenne annuelle dans l’une des disciplines, il redoublera ou pourra bénéficier d’un passage «par dérogation». Il est évident que les décisions quant aux promotions et redoublements dans ce troisième cas vont être prises in fine en fonction des rapports que les enseignants, les inspecteurs et les parents entretiennent avec le redoublement, puisque tous ces acteurs auront leur mot à dire. Alors que les recherches montrent massivement que le redoublement est une mesure inefficace quand il s’agit d’améliorer les compétences des élèves en situation d’échec, certains enfants vont ainsi probablement redoubler suivant l’école où ils se trouveront. Tout l’argumentaire de ce règlement livre d’ailleurs un double discours : il déconseille le redoublement mais le propose tout de même. Et l’admet finalement une fois par élève durant sa scolarité primaire. D’ores et déjà on peut prévoir que certaines familles sauront, mieux que d’autres, tirer leur épingle de ce jeu-là.
Les injonctions paradoxales pesant sur les enseignants par ce règlement sont nombreuses (Travaillez en cycle mais par degré ! Faites doubler mais ne le faites pas ! Faites des projets, mais suivez le plan d’études annuel, complété par une planification trimestrielle des séquences d’apprentissage dans chaque discipline !). Elles installent ainsi d’office les professionnels dans un état permanent de désobéissance.
Ce règlement joue aussi avec les mots. Comment, par exemple, doit-on comprendre maintenant le concept de cycle d’apprentissage ? L’enseignement primaire est découpé désormais en deux cycles, eux-mêmes partagés en degrés annuels. Les objectifs sont ordonnés selon un plan d’études annuel. La question du passage d’un élève se pose, sur la base du règlement, chaque année. À quoi servent donc des cycles pluriannuels, qui devraient autoriser plus de souplesse au service des apprentissages ? C’est l’incohérence qui est ici institutionnalisée.
Les associations professionnelles, les mouvements pédagogiques et autres groupements comme ceux de parents d’élèves ne peuvent, après avoir analysé ce règlement, que pointer ces dérives. La SPG l’a bien fait lors de sa dernière assemblée générale. Quant à la Confédération, comment va-t-elle pouvoir intervenir sur notre école genevoise ? La mise en place de ce règlement est en effet incompatible avec les décisions intercantonales, concernant justement les cycles d’apprentissage, qui ont d’ores et déjà été prises!
Oserions-nous espérer que notre gouvernement se ressaisisse à l’heure où de nouveaux changements sont annoncés par le département de l’instruction publique ? L’ARLE, comme toute association, a le droit d’avoir ses idées, et de proposer des initiatives. Nos élus, eux, n’ont pas le droit de se laisser guider par une association devenue un tel groupe de pression, qu’elle se met à faire la politique éducative de notre canton. De plus, en allant à contresens des politiques éducatives des pays qui réussissent aujourd’hui le mieux à instruire leurs enfants, à travers un fonctionnement d’école visant à être le plus juste pour tous. L’école genevoise mérite mieux !
Pour le Groupe romand d’éducation nouvelle (GREN)
Marie-Ange Barthassat, Jean-Marc Richard, Etiennette Vellas