Apprivoise-moi…
Apprivoiser la langue de l’autre comme le Petit Prince, son renard. L’improviser ? S’approvisionner… S’approprier… Se risquer…Se mouiller, dans le grand bain tout de suite.
Durant ces Rencontres Internationales, allons-nous pouvoir élaborer ensemble, dans toutes nos langues et avec elles ?
Joëlle CORDESSE, Jean-François MANIL, Paula SCHMID, Jacqueline VAHE DESGROUAS,
Marie-Jeanne FICHOT-VAUSORT, Nadejda MALJAVINA et Marie-Jeanne VERBOIS
Atelier mené le premier matin avec la majorité des participants, en trois groupes, avec sept animateurs.
Pour la première fois dans une rencontre à dimension internationale, la question des langues a été posée comme un défi à l’Éducation Nouvelle. Allons-nous élaborer malgré nos langues, ou avec elles ? L’atelier que nous avons proposé pour cette ouverture est issu d’un chantier mené cette année à Perpignan dans le cadre d’un travail de trois ans à la charnière du politique et du pédagogique.
Il paraît que les langues sont un obstacle à la communication. C’est vrai, si la communication est cette caricature que nous en donnent les media et les politiciens d’aujourd’hui ; ce déguisement de la pensée fait pour empêcher les peuples de comprendre où on les mène et de se comprendre entre eux ; fabriqué pour fasciner et empêcher de penser ; cultivant l’illusion de la transparence pour mentir en toute quiétude.
La question des langues est centrale pour qui se préoccupe d’identité culturelle, de rencontre, d’élaboration collective de pensée créatrice. Réglée par le monolinguisme culturel et une conception utilitariste des langues étrangères dans la plupart des pays dits développés, elle est en train d’y ressurgir de manière aiguë en termes de résistance à l’oppression. Communautarismes, guerres ethniques, nationalismes régionaux, identités revendiquées contre les autres. La langue du sang contre celle du sol, ou le contraire ?
L’homme est la somme de son langage.
Poser l’égalité des hommes c’est poser celle des langues. Défendre une langue c’est les défendre toutes. La diversité des langues fait obstacle à la pensée unique et à l’universalisme abstrait. Par elle les hommes existent dans leur diversité ; par leur langue ils se rattachent fermement à leur histoire, à leurs ancêtres, à leur terre. L’envers de la mentalité de guerre c’est qu’elles font obstacle à l’interdiction de penser. La guerre naît de la compétition des langues, pas de leur coexistence, et la paix ne peut vivre sans leur rencontre.
Et si la pédagogie des langues était responsable des guerres ?
Notre hypothèse est que le droit pour chacun de parler sa langue passe par le droit (le devoir) de les enseigner toutes. Mais, pratiquement, comment défendre toutes les langues, quand on sait le temps qu’il faut pour en apprendre une seule ?
Heureusement, plusieurs langues à la fois, c’est plus facile qu’une seule. C’est cette hypothèse pédagogique que nous vous proposons d’explorer aujourd’hui. Sommes-nous tous capables d’être polyglottes ? Saurons-nous nous apprivoiser mutuellement, nous rendre toutes nos langues indispensables, ou du moins, en deux petites heures, commencer d’en entrevoir la possibilité ? Nous avons choisi de travailler sur le chapitre XXI du Petit Prince de Saint-Exupéry. Ce texte français a été traduit dans des dizaines de langues et publié dans des dizaines de pays ; le chapitre que nous avons extrait est disponible sur Internet.
La mise en situation que nous avons proposée a été pensée par référence à l’expérience de Jacotot et à l’histoire de la pierre de Rosette. Travailler un texte en version bilingue pour se donner une entrée dans une langue inabordable autrement. Comment en effet entrer dans un texte en turc, en hongrois, en finnois, en basque, langues a priori opaques à qui ne les a pas étudiées, avec quelque chance de le comprendre ? Seulement, comparer la version opaque avec le texte français nous ennuyait. D’autant que notre curiosité était piquée par l’abondance du matériau trouvé sur Internet. Pourquoi telle langue et pas telle autre ? Finalement nous avons joué le pari de la pluralité.
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La première consigne touche au choix des langues et à la constitution des groupes.
Les textes sont disposés sur des tables. Un même texte dans une vingtaine de langues.
Des groupes de trois à cinq personnes se constituent autour d’une même langue qui leur est à tous “ opaque ”. Chacun choisit ensuite pour s’aider la traduction du texte dans une langue inconnue de lui mais qui lui est plus abordable (langue latine par exemple, pour des latins) et différente de celles des autres membres du groupe. Chacun va donc travailler en bilingue, mais le groupe sera à la fois plurilingue et centré sur l’acquisition d’une langue commune.
Temps 1 : travail individuel. Surligner les fragments que l’on arrive à traduire d’une langue dans l’autre.
Animation : savoir et savoir dire chaque fois que nécessaire que tout ce qui n’est ni interdit ni rendu obligatoire par le libellé de la consigne est permis.
Temps 2 : groupes. Rendez compte de ce que vous avez réussi à comprendre et poursuivez ensemble la recherche sur le texte commun.
Temps 3 : échange en grand groupe pour faire dire et analyser les stratégies explorées, les découvertes, les surprises, les interdits et leur levée, les impasses et les dépassements.
Temps 4 : production orale. Utiliser les fragments que l’on a pu s’approprier dans la langue pour mettre sur pied une scène théâtralisée.
Temps 5 : pour ébaucher l’analyse réflexive : dans l’amphi une fresque sur laquelle écrire ce qui vient comme question, interpellation, inquiétude ou enthousiasme…
Entrer en même temps dans plusieurs langues étrangères par un même texte c’est découvrir physiquement la réalité de la continuité paradoxale de toutes les langues ; c’est explorer la réalité de leur dialogue, vivre en raccourci un moment de leur histoire commune, pouvoir imaginer leurs interactions créatrices dans l’histoire de l’humanité; c’est aussi découvrir de manière aiguë la place de l’altérité dans la dynamique de sa propre pensée individuelle, et pouvoir imaginer les mêmes processus chez les autres. Nous sommes donc reliés par cela-même qui nous sépare, par cette nécessité dans laquelle nous sommes de dialoguer pour agir ensemble, parce qu’aucun de nous ne parle tout à fait la même langue qu’un autre, et que c’est cette faille irréductible qui nous rend créateurs de nous-mêmes et du monde. Les nouvelles significations, les nouveaux concepts se tricotent sur des frontières, là où soudain la langue s’interroge sur elle-même et devient un peu une autre, contraignant tout le système à se réorganiser. Le monolinguisme a ceci de dangereux que la langue s’unifie sur le gommage de ses frontières intérieures et que le malentendu s’y vit plus souvent comme un échec que comme chance pour la pensée. Seuls les poètes savent la productivité de l’obscur. Les langues étrangères, une fois apprivoisée la terreur qui nous en a été inculquée, nous attirent là où elles dérapent de nos sens habituels, nous offrant de minuscules espaces de vertige à habiter.
Joëlle CORDESSE
Les extraits du Petit-Prince en 20 langues à télécharcher:
Réaction d’une participante: Traduction...
Р А З М Ы Ш Л Е Н И Я
о мастерской “Demarche collective MULTILANGUES pour tous participants”, Joelle CORDESSE, Marie-Jeanne FICHOT-VAUSORT, Paula SCHMIDT, Marie-Jeanne VERBOIS и др.,
проведенную на Rencontres Internationales de I’ Education Nouvelle в июле 2003 года в Mallone
В июле 2003 года в Бельгии, замечательном городке Маллоне, собрались представители более чем из 13 стран мира, обеспокоенные проблемами обучения и воспитания подрастающего поколения. Первый день встречи начинался с погружения в демарш, посвященный общению людей, говорящих на разных языках. Точнее сказать – пробуждению потребности и ощущению успешности в овладении языками, на которых говорит человечество. В мастерской, главным автором которой была Жоэль Корде, решалась одна из самых главных задач – снять страх перед незнанием чужого языка. Попытаться узнать среди чужих слов до боли знакомые по звучанию, ассоциациям, интуиции, воспользоваться ими и заговорить, несмотря на возможные ошибки, корявое произношение, главное - сделать первые шаги для установления контакта с незнакомыми людьми, говорящими на другом языке.
Накануне было организовано обсуждение предстоящего демарша, чтобы обсудить тонкости затронутых проблем и реальность путей их преодоления. Для решения поставленной задачи участникам демарша были предложены журналы на разных языках мира. Можно было выбрать любой из журналов и попытаться, подчеркивая узнаваемые слова и словосочетания, понять, о чем в нем говориться. Это была очень захватывающая работа. Красочные, напечатанные на хорошей бумаге издания никого не могли оставить равнодушным.
Затем те, кто выбрал издания на одном и том же языке, объединились в группы. Каждый попытался рассказать, какими способами он пользовался, чтобы выяснить адресатов, содержание, темы разделов и статей журнала. Потом было предложено составить какой-нибудь текст, используя изучаемые тексты. Все было увлекательно и интересно. Казалось, что на следующий день всем, кто был на обсуждении, будет легко и просто работать в этой мастерской, но участников ожидал вариативный путь решения поставленных проблем.
Всем были предложены одни и те же кусочки текстов из “Маленького принца” Сента Экзюпери, но на 15 разных языках. Надо было выбрать распечатки на двух разных языках: один - на когда-то изучаемом языке, но плохо освоенном, другой - на языке совсем незнакомом. Работая параллельно с двумя текстами, надо было попытаться его перевести, и это была очень увлекательная индивидуальная работа, предполагающая самостоятельный поиск в решении поставленной задачи. Потом участники демарша объединились в группы, оставив у себя листочки с текстами на совсем незнакомом языке, и рассказали друг другу, каким образом им удалось понять содержание текста.
Когда ведущий мастерскую выписал на доску все используемые способы (и для многих это было откровением, так как в каждой группе нашлись такие решения, которых не было у других), он предложил написать на этом языке какое-нибудь пожелание для остальных и подготовить групповое выступление на языке читаемого отрывка. Для выполнения этих заданий потребовалось не только усилие по преодолению страха перед отсутствием знания данного языка, но и проявление творчества, находчивость, некоторые театральные способности.
Прожитый демарш еще раз подчеркнул и возможность, и необходимость такой организации процесса совместного учения, которая не только создает условия для приобретения нового знания, но и позволяет ставить перед собой невероятно смелые задачи и учиться их решать, при этом делать это легко и весело.
С благодарностью за сотворчество ст. препод. кафедры педагогики социального творчества Академии постдипломного педагогического образования, к.п.н. Татьяна Казачкова.
5 сентября 2003 года