Comment terminer un atelier ? Il est arrivé lors de stages ou d'Universités d'Eté du GFEN des années passées, que participants et les animateurs regrettent que les ateliers ne s'achèvent pas – ou trop rarement - par de véritables analyses réflexives. Trop souvent entend-on dire, ces moments essentiels de tout atelier "donnent lieu à des échanges trop idéologiques", "ne sont pas assez reliés à ce qui a été réellement vécu", "pas assez contradictoires".
Pourquoi faire des analyses réflexives ? Comment les mener pour qu'elles soient des moments de construction du sens de l'activité, de réflexion sur le comment et le pourquoi de ce qui a été proposé. Non un bout à bout de témoignages "sur le vécu" ou de jugements ("J'ai aimé, je n'ai pas aimé"). Pas non plus cette prétendue "évaluation" que l'on rencontre dans bien des lieux de formation où, à l'aide de tableaux, de roues, de QCM, les participants "notent" les animateurs, les contenus, les consignes selon les cas. Mais une véritable problématisation, ou au moins le début d'une mise en tension d'arguments, d'analyses, de regards sur ce qui a été fait et sur les enjeux de ce qui a été proposé.
La confrontation d'idées, nécessaire, allait être ardue. Nous avons cependant accepté l'invitation qui nous a été faite d'animer un atelier lors des journées préparatoires aux Rencontres de Malonne dans l'idée de permettre un échange entre futurs animateurs autour de la notion même d'analyse réflexive.
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Dans l'Education Nouvelle et à l'instar de Paolo Freire, on dit que le travail de conscientisation est essentiel. Comment le mener quand on dispose de peu de temps ? Comment poser l'exigence de ces moments sans être donneurs de leçon surtout en fin de démarche !
Pour sortir d'un débat uniquement théorique, il nous a semblé intéressant de donner aux futurs animateurs présents un référent commun dont on pourrait faire ensuite l'analyse réflexive. Notre choix s'est porté sur un atelier d'arts plastiques au cours duquel une même feuille est partagée et couverte de signes peints par quatre personnes. Cette feuille, comme un territoire partagé, nous semblait symbolique de la rencontre.
Plusieurs objectifs étaient ainsi poursuivis :
-  surprendre les participants, tous futurs animateurs.
- plutôt que d'échanger (hors référent commun) à propos de l'analyse réflexive, il nous semblait plus judicieux de faire ensemble pour analyser ensuite.
- mettre chacun mieux à même d'apprécier les choix faits quant aux objets d'analyse ; le dispositif de confrontation ; la variété des réactions suscitées par cette proposition.
Quand la culture dominante du groupe n'est pas coutumière des analyses réflexives, il est beaucoup plus difficile d'en faire apparaître la nécessité. Comme si l'énergie s'arrêtait avec la dernière consigne, dans les esprits l’atelier est clôt et n'a pas à être revisité par une réflexion collective et ciblée qui lui donne une autre dimension que celle du vécu. Reste à s'entendre sur les convergences, mais aussi les divergences qu'entretiennent les deux notions : "conscientisation" et "analyse réflexive", dont l'une renvoie à une méthode d'alphabétisation dans un pays en plein essor et conflit idéologique (le Brésil de Paolo Freire) et l'autre à la pensée de psychologues et de pédagogues européens soucieux d'épistémologie (Gaston Bachelard, Henri Wallon, Lev Vygotski).

Voici le déroulement de la séquence de travail proposée en ce mardi 8 juillet 2003 aux personnes présentes.
Temps 1 – "Le thème, l'enjeu, les enjeux"
Quel est pour vous l'objet, le thème, l'enjeu de nos Rencontres (en partant éventuellement du tract d'invitation) ? Chacun le note individuellement en quelques lignes puis on compare avec le voisin.

Temps 2 - Un atelier support : "Les quatre coins"
Pistes de l'atelier
-     vivre un atelier de création dans l'idée de fabriquer un archipel de territoires partagés et explorer l'idée de Rencontre.
-          explorer métaphoriquement l'objet même de la rencontre.
-          créer les conditions d'une réflexion sur l'analyse réflexive à partir d'un référent commun : pourquoi les analyses réflexives ? Quels enjeux, quels outils ?
Brève description de l’atelier
 a)     On se constitue en groupes de quatre personnes. Chaque groupe dispose de quatre assiettes de gouache de couleurs différentes, chacun choisit la sienne. Puis, sur des quarts de feuille A4 chacun cherche et s'entraîne à fixer "le signe graphique" qui sera le sien pour la suite de l’atelier.
b)     Une feuille de Canson blanche (grand format) est distribuée à chaque groupe. Chacun des 4 membres reproduit une première fois au pinceau "son signe graphique" dans un coin de la feuille. La feuille tourne d'un quart de tour. Chacun y appose à nouveau "son signe graphique" en respectant le travail des autres membres du groupe, et en étant attentif à son "monologue intérieur". On fait à nouveau tourner la feuille. Même consigne et ce, plusieurs fois de suite, en veillant toujours à respecter le travail des autres membres du groupe.
c)     Quand la feuille est totalement couverte, on choisit ensemble, à l'aide de fenêtres mobiles (deux T en carton positionnables à souhait), des "espaces dynamiques" dans lesquels se donnent à lire la complexité des liens entre participants.
d)     Ecriture dans les petits groupes de la genèse de la production commune en mettant en jeu le monologue intérieur de chacun.
l'analyse réflexive
-          Le groupe A produit une affiche : "le vécu, le ressenti".
-          Le groupe B transcrit sur affiche les réflexions qui lui viennent maintenant à partir des pistes annoncées au démarrage.
-          Le groupe C produit une affiche sur le thème " l'atelier comme situation de rencontre privilégiée".
-          Le groupe D produit une affiche sur la place de l'écriture et du langage dans cet atelier.
Mise en commun de ces analyses réflexives partielles.

Temps 3 – Perspectives dans le cadre des Rencontres
Lecture de documents à propos de l'Éducation Nouvelle (cf. documents en annexe) et de la place de l'analyse réflexive. Discussion.
(Une dernière consigne était prévue mais n'a pas pu être vécue faute de temps : en binômes, travail sur les ateliers des jours suivants : quelles pistes ? Quelles analyses réflexives ? Quelles productions réflexives écrites ?) 
Annexes:                                   Version imprimable: ARTPtextes.pdf
[Pensée et mot – Vigotski]
"J'ai oublié le mot que je voulais dire
Et l'idée immatérielle retourne dans le palais des ombres”

Ossip Mandelstam
 
C’est ainsi qu’il se fit connaître et que l’on parla bientôt de « méthode Paulo Freire ». En schématisant, on peut dire que cette méthode consiste en trois moments d’apprentissage agencés dialectiquement sur un mode interdisciplinaire : l’investigation thématique, par laquelle élève et professeur cherchent, dans l’univers de l’élève et de la société où il vit, les mots et les thèmes centraux de son existence ; la thématisation, au cours de laquelle les thèmes sont décodés et recodés pour faire apparaître leur signification sociale et prendre ainsi conscience du monde vécu ; enfin la problématisation, où professeur et élève cherchent ensemble à dépasser une vision magique par une vision critique, point de départ pour la transformation de la réalité vécue.
Encyclopédie Universalis

C’est un paradoxe inaugural de tout acte d’éducation et de formation : celui qui fait que tout acte d’éducation (ou de formation) a atteint sa finalité. Avoir crée les conditions d’une autonomie de l’éduqué, ou du formé. Mais les avoir crées, ces conditions, tout est là. Et cela suppose ni le laisser-faire ni une autorité si rigide que lorsqu’elle n’y est plus, tout s’effondre ! Cela suppose des conditions, qu’on pourrait appeler corollaires[1], pour rester volontiers dans le champ de la mathématique.
	•	Corollaire 2 :    un travail 
L’enseignant doit fournir un grand travail pour qu'il en soit ainsi : que ce soit avant, pendant et après toute démarche.
 Avant : dans la recherche par lui des concepts-clés qui sont à construire derrière tel titre de leçon, tel libellé du programme, c’est à dire en fait, en vue de situations-problèmes à prévoir, la recherche des problématiques centrales qui, si elles ne sont pas abordées et construites enlèvent aux savoirs leur raison d’exister, pour en faire des formules ou procédures vides de sens.
Pendant : pour qu’il incite sans précéder, pour qu’il « autorise » sans être lui-même l’auteur. [...]
Après : c’est l’analyse réflexive de l’enseignant sur les productions issues de telle démarche, ce qu’elles lui apprennent de nouveau sur les processus des élèves et qui le conduisent soit à revenir sur telle ou telle question, soit à faire rebondir sur une recherche nouvelle que peut-être, d’ailleurs, lui-même n’avait pas prévue. Ainsi y a-t-il parfois des surprises tout à fait étonnantes qui font prendre conscience à l’enseignant soit d’un aspect du savoir qu’il n’avait pas vu avant, soit de traits d’intelligence des élèves qui poussent plus avant encore sa réflexion sur la conduite des processus en classe, soit sur des « logiques » d’élèves qui l’obligent à chercher non point pour y répondre mais pour trouver la situation qui va questionner l’élève autrement, le faisant changer de regard. [...]
Odette Bassis, extrait d'un livre à paraître en 2003
Editions ESF, Paris

On mesure combien les analyses réflexives sont un moment essentiel de tout atelier. Elles ne consistent pas en un "retour sur le vécu de chacun", une formule un peu creuse qui donne lieu à toutes sortes de prises de position à chaud, souvent dans le désordre et sans véritable problématisation. Elles supposent au contraire que l'on se fixe des objets de réflexion, provisoires peut-être, mais annoncés. Les possibilités sont nombreuses. On tentera par exemple de retracer ensemble le bout à bout des phases pour comprendre l'architecture de l’atelier. On échangera sur la productivité des consignes : quelles inventions ont-elles permises ? Quelles compréhensions nouvelles ont-elles initiées chez les participants et dans quels domaines (littéraire, esthétique, philosophique, pédagogique, etc.) ? On reviendra sur les pistes et problématiques d'écriture formulées au démarrage. On étudiera un texte théorique en y cherchant en quoi il fait écho à l’atelier. Etc.
C'est à cette aune-là que se mesure la qualité du travail d'écriture et d'animation. Un atelier réussi est celui où les participants se demandent eux-mêmes s'ils se sont suffisamment livrés à ce qui leur faisait signe sous la surface des mots, s'ils sont allés assez loin dans l'audace, sans perdre toutefois l'exigence de la lisibilité. Celui où les participants se surprennent à comprendre des approches et des réflexions qui jusque-là leur semblaient totalement opaques. Celui où ils entreprennent de mettre en relation des éléments théoriques et des manières de faire concrètes. Celui où ils découvrent que la pensée abstraite n'a pas pour fonction d'expliquer mais d'éclairer !
O&M.Neumayer, "Animer un ateliers d'écriture",
ESF 2003


Quelques extraits d'une discussion préparatoire aux Rencontres lors d'un Bureau national du Groupe Français d'Éducation Nouvelle. Ivry le 30 mai 2003. (Les interventions sont regroupées. Ce sont des points de vue qui s'expriment, non des personnes).
-         C : Il serait intéressant de mettre en place un atelier de formalisation qui concernerait 2 ou 3 après-midi lors des rencontres.
-         R : Analyse réflexive ou formalisation ? Dans l'analyse réflexive, il s'agit d'articuler "le vécu" de la démarche, l'analyse de la journée, la réflexion sur le contexte des Rencontres. La  formalisation de l'expérience des uns et des autres, c'est plus ouvert, plus vaste.
-         D : Formalisation de l'expérience en termes de production de savoirs. Quels savoirs produit l'Education nouvelle : (partis pris ; concepts ; moyens de socialisation (écrite, orale, mise en scène) ?
-         R : Ne pas faire comme si l'analyse réflexive était commune à tous. Le ressenti, ce n'est pas ce qu'on cherche. Faut-il, malgré tout, laisser le subjectif s'exprimer ? Nécessité de nommer les pistes que l'on va tenter d'explorer par une démarche ou un atelier. Au moment des pré-Rencontres, faire vivre un atelier (3h) avec analyse réflexive, pour sensibiliser l'ensemble des personnes qui vont animer.
-         H : Le sujet est toujours là. Lequel ? Dans sa capacité de positionnement et de transformation. Il faut garder en tête que tout le monde n'a pas cette habitude. C'est de la place où on est que l'on va comprendre
-         J : L'éducation nouvelle : ces Rencontres (risques d'éparpillement), quels sont les enjeux ? Est-ce politique ?
-         E : Se faire plaisir ne suffit pas. L'analyse réflexive est là pour mettre en perspectives. Pourquoi faisons-nous ces Rencontres ? Revenir à l'actualité de L'Education Nouvelle. Quelles sont les nouvelles valeurs ? La trace qui aide à travailler : éditer quelque chose. Démocratie : donner à penser et permettre aux gens de vivre ensemble.
-         C : Nommer collectivement les outils, c'est là le saut qualitatif. Quelle est la légitimation de l'introduction de l'analyse réflexive ET de la formalisation de l'expérience ? Si ce n'est la question du SENS de L'Éducation Nouvelle ?
-         R : On pourrait alterner les analyses réflexives orales et des "Chambres d'écriture" où on prendrait le temps de construire sa pensée.
-         E : Il faut prendre le temps aussi d'accepter les émotions, de les faire passer éventuellement par des dramatisations (cf. les sud-américains).
-          D : Annoncer les objectifs et donner conditions et moyens d'une auto-socio-construction de L'Éducation Nouvelle. Arriverons-nous à faire un texte pour présenter cela ?
         J : Dans une même démarche se construisent des savoirs très différents. Prenons "Les chaînes alimentaires" : des savoirs biologiques ; le "tous capables" ; l'idée qu'on on écrit avec des mots ; les notions d'obstacle épistémologique, de rupture ; etc. Voilà pour une même mise en situation une diversité d'approches à prendre en compte !

A l'issue de la discussion, il est envisagé…
1.      L'invitation à tous les animateurs de vivre un atelier pendant les pré-Rencontres, pour croiser les expériences et les points de vue à propos des analyses réflexives.
2.      Des chambres d'écriture et / ou de construction de la parole sur une problématique précise pourraient être mises en place : des ateliers de formalisation.
3.      Une farde / dossier serait mise à disposition avec des textes issus de différentes approches culturelles au sujet de l'analyse (méta-cognition) et de la formalisation de l'expérience.
Odette et Michel NEUMAYER

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